JE PRÉFÉRERAIS NE PAS

 

JE PRÉFÉRERAIS NE PAS.
Notes sur les notions de travail et d’oisiveté
de Eva May, 2010

 

« Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! »
Paul Lafargue

« Nobody can think straight who does not work. Idleness warps the mind. »
Henry Ford

«[…] Le travail est la pierre angulaire de la structure sociale capitaliste, qui est basé sur le profit, parce que le profit ne peut être crée qu’à travers l’exploitation de la force du travail. Ainsi,  le travail a une fonction purement économique. Dès qu’il est vendu, le travail et ses produits n’appartiennent plus à la personne en activité, mais à celle qui paie le salaire […]. Dans ce processus, la force du travail disparaît au moment où elle passe du corps vivant de l’individu au corps mort du produit mis à disposition sur le marché.
[…]
En bref, afin de sortir de la définition figée du travail, la créativité et l’engagement personnel ont trouvé une place dans la nouvelle conception du travail. Les qualités individuelles, jusqu’alors non perçues comme marchandes, auraient dû libérer le travail de l’aliénation et le transformer en réalisation de soi (le travail aurait cessé pour un temps d’être antithétique à la paresse).

Mais à cause d’un marché qui change de plus en plus vite, du progrès technologique et de la transformation d‘une économie de production à une économie de savoir, c’est précisément la flexibilité et l’engagement personnel, la fragmentation du temps et des individus qui sont devenus intéressants pour le marché du travail. Le résultat n’est autre que la société néolibérale, avec sa nouvelle structure temporelle.
[…]
Le développement technologique n’apporte pas une plus grande facilité et bien-être. Au contraire, il incite à l’idée que l’homme ressemble davantage encore aux machines. Le résultat est une déshumanisation générale de la société et du marché de travail. Ceci, de deux manières. D’une part, dans la mesure où de plus en plus de travail et de décisions sont prise en charge par des dispositifs technologiques et sont ainsi éloignés des êtres humains ; d’autre part, dans le sens où la structure du travail est organisée autour de la machine. «Entre l’intellect et le capital fixe – c’est-à-dire entre le savoir vivant et le savoir-machine – la frontière est maintenant floue», écrit André Gorz[1].

Cela signifie malheureusement que l’être humain doit se constituer d’après la machine et non pas inversement.

***

Le travail est aux antipodes de la créativité. Le comptable Bernardo Soares, « l’auteur » du « Livre de L’Intranquillité », a besoin du vide assommant du travail au bureau comme contraste à sa créativité. Son identité est comprise dans une dialectique ironique entre les opposés inconciliables du comptable et du poète ; les registres de comptabilité et le rêve de beauté et de vérité. D’emblée, Soares rejette la possibilité de créativité au travail. En tant que comptable, il joue un rôle, tout comme le véritable auteur du livre, Fernando Pessoa, joue le rôle de Soares. Il est à la fois lui-même et quelqu’un d’autre. Aujourd’hui la situation est différente, il est de plus en plus difficile de sortir d’un rôle.

L’entreprise Google a récemment commencé à offrir 20% du temps de travail comme temps « libre » à ses employés. Ce temps est dédié à la créativité : élaborer son propre rythme, tester des idées ; en apparence, on assiste à un retour à le frontière atténué entre travail et paresse. (J’imagine qu’ils ont aménagé à ce propos un coin du bureau « open space » avec des poufs). Mais à cause de son mode de fonctionnement, le marché du travail incorpore tout ce qui a lieu dans son contexte, c’est-à-dire tout ce qui appartient à l’employeur, dans le but unique d’être vendu sur le marché. C’est vrai également pour la « créativité individuelle », qui est récupérée par les intérêts économiques dominants dans la sphère du travail et ses normes. Au lieu d’atteindre une niche dans la sphère du travail qui ne serait pas transformée en objet, c’est le contraire qui a lieu ; une destruction des frontières entre travail et sphère privée, qui propulse cette dernière encore plus dans l’ombre du premier.

Aujourd’hui, les « travailleurs créatifs » (dans le monde de l’art, à l’université, etc.) sont sous la pression de « produire » et non plus simplement de faire de la recherche. Ce n’est pas tant le fait qu’ils ont mis de côté la frivolité de l’artiste, c’est une transformation beaucoup plus profonde de la façon de voir la créativité. Le tournant vers l’efficacité, la focalisation sur les résultats et sur la qualité marchande qui envahit tous les domaines de la créativité rend même possible le fait de s’approprier l’idée du « think different » dans le but de vendre des produits électroniques. Google représente le cauchemar de Soares d’être transformé en mort vivant. Rappelons-nous ici de la relation entre les deux citations plus haut : La torsion (warpedness) est nécessaire pour que la créativité soit réelle et non pas transformée en une simple « innovation ».

 

texte publiée à l’occasion de Je préférerais ne pas. deux séances de film sur travail et oisiveté organisées par Eva May et Laura von Niederhäusern
Genéve, 2010

 


film stills: À Nous la Liberté, René Clair, 1931


[1] Miséres du Présent, Richesse du Possible, p.18

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